Patrick le 01/09/2025
L’histoire commence par une demande, en 2024, de M Alain Fernandez qui a retrouvé dans « le petit journal illustré de 1893 », un récit du journaliste Edmond Théry (1854-1925). Il s’agit du récit d’un acte patriotique du maître d’école du village de T…, proche de Dambron dans le Loiret.
Après des recherches, Loire Beauce Encyclopédia (LBE) a révélé que ce fait n’avait pas existé. De nombreux éléments, contenus dans ce récit, attestent que ces faits sont faux :
- Pourquoi nommer Dambron et ne pas nommer le village de l’instituteur (T ???) ?
- Pourquoi le nom du capitaine est connu mais pas celui de l’héroïque instituteur ?
- L’instituteur est originaire de Lorraine, ce qui est impossible car tous les instituteurs du Loiret provenaient de leur département de formation….
Souvenons nous que la maxime qui avait cours autrefois : « C’est dans le journal, donc c’est vrai !» est encore plus aujourd’hui, fausse (idem pour Internet….).
Malgré cela, je vous propose d’exposer ci-dessous et en partie, le texte d’Edmond Théry, car constater la tromperie ne suffit pas. Il faut essayer d’en découvrir les motifs. En effet, un mensonge historique est, à sa façon, un témoignage historique qui peut nous renseigner sur les circonstances qui l’ont inspiré.
Je crois qu’en inventant cette histoire, ce journaliste a voulu mettre en avant, à partir d’un fait réel (les 3 instituteurs fusillés de l’Aisne en 1870), le dévouement des instituteurs et institutrices pendant la guerre de 1870 et l’importance qu’ils avaient, maintenant, dans l’éducation des enfants qui deviendront des futurs soldats. C’est pourquoi je suppose qu’en 1893, Edmond Théry s’est emparé du drame de l’Aisne pour le transposer dans le Loiret (lieux de combats héroïques) en gardant à peu près la même trame : C'est-à-dire un très jeune instituteur, d’à peine 26 ans, dénoncé par un français et qui sera fusillé ensuite par les prussiens.
Le contexte
L’histoire réelle est la suivante : Debordeaux, jeune homme de 27 ans à peine, instituteur, organise une résistance contre les prussiens. Les allemands passent l’Aisne. Trois habitants dénoncent Debordeaux aux prussiens. Il est fusillé. Dans un village voisin, un jeune instituteur (Poulette) refuse de donner la liste de ses compagnons qui ont pris les armes contre les prussiens. Le garde champêtre du village livre la liste. Il est fusillé avec deux de ses compagnons. Jules Leroy est instituteur à Vendières, il a 25 ans, il est fusillé avec trois de ses compagnons.
Le drame patriotique de ces 3 très jeunes instituteurs de l’Aisne, fusillés par les prussiens lors de la guerre de 1870 allait marqué pour longtemps la population française au-delà du département de l’Aisne grâce au livre « Les trois Instituteurs de l'Aisne fusillés pendant la guerre de 1870-1871, par Jean Zeller, de 1886 ».
Mais les hommages, rendus aux trois instituteurs de l’Aisne, n’ont été à aucun moment célébrés avec plus d’éclat que dans la décennie 1890 grâce notamment à l’inauguration du monument de Laon (souscription nationale auprès des institutrices et instituteurs de France) qui sera le révélateur des tensions où se mêlaient la réactivation du souvenir de la défaite de 1870 et les débats sur l’enseignement primaire. Ce monument sera détruit par les Allemands en 1917, reconstitué après la Grande Guerre et inauguré une seconde fois en 1929.
Il faut rappeler également que plusieurs manuels scolaires, ayant connu une large diffusion avant 1914, mentionnaient l’histoire des 3 instituteurs de l’Aisne.
Le récit était beaucoup plus développé dans « Tu seras soldat », d’Émile Lavisse, manuel qui en était en 1903 à sa dix-huitième édition. Une section entière était consacrée aux trois instituteurs et trois illustrations les représentaient (voir figure 1 ci-dessous).

Cependant Edmond Théry ajoutera indirectement dans son récit la perte de la Lorraine par les français au profit des allemands en précisant que le jeune instituteur était « Lorrain » (ou bien référence à Jeanne D’Arc ?). Il signalera également que le capitaine français était décoré pendant que l’instituteur était fusillé.
Edmond Théry a probablement introduit les deux faits ci-dessus après avoir lu dans le livre « l’école au combat. Dévouement des instituteurs pendant la guerre de 1870-1871 », les paroles du colonel du 67e régiment d’infanterie, de passage à Pasly le 7 février 1884, à l’adresse des soldats rassemblés autour du monument : « Cet exemple vous montre que le courage et l’amour de la patrie ne se trouvent pas seulement sous l’uniforme, mais bien aussi sous la blouse de l’artisan ou l’habit de l’instituteur. Soldats du 67ème, travaillez sans cesse, pensez que chaque goutte de votre sang peut racheter un lambeau du territoire perdu ! ».
De plus, dans nos écoles primaires, depuis la défaite de 1870, l'esprit de revanche était activement entretenu, tant dans les manuels scolaires et les livres d'étrennes que dans l'imagerie, les jeux et les jouets. L’enseignement patriotique était transmis par l’école de la IIIème République et ses instituteurs. C'était une réquisition de tout le patrimoine culturel de l'enfance qui s'opérait afin d'entretenir la flamme du patriotisme.
Ainsi le ministre de la guerre en 1881 explique que : « Le service de 3 ans, tel qu’il existe dans un autre pays, doit, pour porter ses fruits, avoir été précédé pendant longtemps d’un dressage préliminaire spécial acquis à l’école. Il faut donc développer l’instruction militaire civique. Apprenons aux enfants ce que c’est que le soldat… ». La loi du 28 mars 1882, mettra la gymnastique et les exercices militaires au nombre des matières d’enseignement des écoles primaires publiques de garçons. L’existence légale des bataillons scolaires (voir figure 2 ci-dessous) est reconnue par un décret du 6 juillet 1882. Les instituteurs sont sollicités pour y participer.
Une chanson de Henri Chantavoine circulait à l’époque dans les écoles primaires dont voici le premier couplet :
Nous sommes les petits enfants
Qui voulons servir la patrie
Nous lui donnerons dans dix ans
Une jeune armée aguerrie.

Mais la ferveur du patriotisme scolaire s’essouffla et l’expérience pris fin en 1892.
Edmond Théry, en 1893, a peut être voulu réchauffer, parmi les instituteurs, le sentiment du devoir patriotique en utilisant le territoire du Loiret, chargé du souvenir douloureux des multiples combats français réalisés par l’armée de la Loire.
Le récit : Un patriote
Le Maître d’école
- Qui vive ?
- France.
- On ne passe pas.
- Je venais cependant pour parler à votre chef.
- Attendez au large.
Ce court dialogue avait lieu le 14 novembre 1870, à 11heures du soir, entre une vedette des avant-postes français du 16ème corps de l’armée de la Loire et un jeune homme de 26 à 27 ans.
La vedette prévint le maréchal des logis chef de poste ; celui-ci arriva quelques minutes après, suivi d’une escorte de 4 dragons à cheval.
- Qui vive ? Répéta-t-il.
- France !
- Que voulez vous ?
- Etre conduit à votre chef.
- Avez-vous de sérieuses raisons pour cela ?
- Sérieuses et pressantes.
- Bien. On va vous bander les yeux et vous conduire vers lui.
Deux dragons mirent pied à terre, placèrent un mouchoir sur les yeux du jeune homme qui se laissa faire ; et l’escorte se dirigea vers la maison occupée par le capitaine Arquier, commandant de l’escadron établi en éclaireur dans le petit village de Dambron.
Cet escadron, fort de 100 cavaliers environ, était chargé de surveiller l’ennemi et d’étudier ses divers mouvements. Le maréchal des logis arriva au moment ou le capitaine, ayant fini e donner ses ordres pour la nuit, se disposait à se coucher tout habillé sur une mauvaise paillasse jetée sur le parquet de sa chambre.
- Que voulez vous ? dit-il au sous-officier.
- Mon capitaine, répondit celui-ci, je vous amène un homme du pays qui vient de se présenter aux avant postes et qui demande à vous parler.
- Que me veut-il ?
- Je l’ignore, mon capitaine ; mais vus pourriez l’interroger vus même ; il est à votre porte.
- Faites entrer !
Le maréchal des logis introduisit le jeune homme et se retira dans une pièce voisine, à portée de l’appel de son supérieur. Le capitaine permit à l’inconnu d’enlever son bandeau et les deux hommes s’examinèrent quelques secondes en silence.
L’inconnu avait une de ces physionomies ouvertes qui plaisent au premier aspect. Ses grands yeux, dans lesquels brillait la franchise, étaient bienfaits pour inspirer la confiance et l’on devinait que ses lèvres, un peu épaisses, ne s’ouvraient que pour exprimer la vérité.
Le capitaine devait avoir une trentaine d’années ; le courage et la résolution se lisaient sur ses traits mâles et énergiques.
- Que désirez vous ? demanda-t-il enfin à l’inconnu.
- Monsieur le capitaine, répondit le jeune homme, je viens vous faire une communication importante.
- Parlez, je vous écoute.
- Je suis le maître d’école de T…, modeste village situé à 4 petites lieues d’ici ; je replis en même temps les fonctions de secrétaire à la mairie. Cette après midi, un détachement prussien, le premier que nous ayons vu, a fait son apparition dans notre petit endroit ; le maire étant malade et son adjoint absent, j’ai été obligé de répondre aux questions de l’officier supérieur qui commandait le détachement. Après m’avoir interrogé sur les ressources du village, sur le nombre de feux, d’écuries,… qu’il contenait, il s’est fait conduire au bureau de poste, ou il a pris connaissance des lettres et journaux qui s’y trouvaient ; puis il est venu rejoindre à la mairie les autres officiers. J’étais présent ; ils ont alors tenu un petit conciliabule que j’ai parfaitement compris.
- Vous parlez donc l’allemand ? interrompit le capitaine.
- Je suis Lorrain, monsieur, et cette langue m’est assez familière.
- Continuez votre récit.
- Par leur conversation, j’ai su qu’ils étaient venus dans notre village en simple reconnaissance, et qu’ils y passeraient la nuit ; mais la courte durée de leur séjour n’a point empêché notre malheureuse commune d’être frappée d’une contribution de guerre de 5000 francs et d’une forte réquisition en vivres de toute nature…….
Je me suis informé de toutes les maisons occupées par les Allemands ; j’ai remarqué qu’ils n’ont établi qu’un service de sûreté relativement faible, que leur poste de garde était rempli d’hommes à moitié ivres ; en un mot, qu’il serait très facile de les surprendre.
Par l’intermédiaire d’un facteur rural, je connaissais presque exactement la position des avant-postes français et j’arrive vous faire a déclaration.
- Dans quel but ? demanda l’officier, que ce récit avait vivement ému.
- Dans le but d’être écouté et de montrer le chemin à ceux qui voudront me suivre……
En prononçant ces énergiques paroles, le maître d’école s’était transfiguré. Le capitaine crut entrevoir un de ces courageux patriotes de notre grande Révolution qui marchèrent si vaillamment dans cette glorieuse route de la défense nationale qu’avait ouverte l’héroïque Beaurepaire….
La surprise
Minuit sonnait à la vieille horloge de l’église lorsqu’un détachement de 50 dragons quitta le village. Le capitaine Arquier commandait ce détachement….
Et enfin, après deux heures d’une marche difficile, le guide signala le village de T…Les hommes à pied placèrent leur carabine à la grenadière, mirent le sabre à la main et s’avancèrent vers T…, ayant à leur tête le capitaine et le maître d’école.
Une demi-heure après l’arrivée de nos soldats, 29 allemands étaient consignés dans le poste dont la garde avait été quadruplée…..
Le retour
A 6 heures du matin le capitaine Arquier forma sa colonne. Les prisonniers, placés au centre….Il était donc évident qu’un prussien manquait à l’appel : toutes les recherches faites pour le retrouver furent inutiles. ; le capitaine pensa que le fuyard devait avoir regagné les avant postes ennemis. Cette réflexion lui fit accélérer le départ, car, s’il en était ainsi, les Allemands, prévenus, n’allaient pas manquer de revenir bientôt en nombre. Avant de quitter T…, le capitaine voulut emmener avec lui le brave Lorrain….Je vous remercie de votre offre, répondit le jeune patriote, mais aujourd’hui, plus que jamais, mon devoir est de rester à T…
Les récompenses
Le capitaine Arquier fut promu au grade de chef d’escadron, décoré de la Légion d’honneur et cité à l’ordre de l‘armée. Le maître d‘école, dénoncé par un misérable garçon de ferme du village, fut traduit devant un conseil de guerre allemand et condamné à mort.
Le même jour où le capitaine recevait la récompense de son exploit, l’héroïque Lorrain tombait sous les balles prussiennes, et la patrie comptait un martyr de plus.
Rédigé par Edmond Théry
Conclusion
Cette histoire dramatique, écrite par d’Edmond Théry, fut crue parce qu’il était nécessaire aux français et aux instituteurs de la IIIème République de la croire. En effet, pour que l’histoire réelle, des 3 instituteurs de l’Aisne fusillés par les prussiens en 1870, devienne celle de beaucoup d’autres instituteurs il fallait que l’état de la société française de l’entre deux guerres favorise la diffusion de ce mythe.

Sources
Documents remis par M Alain Fernandez
Les trois instituteurs de l’Aisne, héros ou victimes de la guerre ? Construction et transformations d’un mythe éducatif (1870-1929) de Jean-François Chanet et Guillaume Parisot.
Gallica : Les trois Instituteurs de l'Aisne fusillés pendant la guerre de 1870-1871. Documents recueillis par Jean Zeller, de 1886.
Les trois instituteurs de l’Aisne fusillés pendant la guerre de 1870 / 1871 par Maryse Trannois
« Apologie pour l’Histoire » de Marc Bloch – Dunod poche - 2024






