Patrick le 17/08/2025
L’abbé Jean Amand Désiré Chamault (1826-1886), curé doyen de Patay de 1869 à 1886, fut un des nombreux témoins des journées de guerre qui se sont déroulées du 1er au 4 décembre 1870 à Patay. Après la guerre et comme beaucoup de particuliers, il a souhaité, avec beaucoup de lyrisme, écrire ses souvenirs. Son récit fut entièrement repris, beaucoup plus tard, dans le bulletin paroissial de Patay (voir figure 1 ci-dessous) entre 1910/1911.
Parmi ses nombreuses pages il a relaté le drame survenu à Julia Pigale (dit Juliette) le 4 décembre 1870 à Patay.
En effet, durant la guerre de 1870 beaucoup de soldats français sont morts mais également, en plus petit nombre, des civils ont été blessés, torturés ou sont morts (voir le paragraphe « compléments » ci-dessous). Aussi j’ai souhaité rendre hommage, dans le présent article, à toutes ces victimes civiles anonymes et parmi elles, à Patay, à une jeune fille de 15 ans qui perdit ses deux mains dans l’explosion d’un obus tiré par l’armée prussienne.

Le bombardement de Patay du 4 décembre 1870
Le canon gronde avec violence. Le général de brigade de Tucé, dont la cavalerie est sur la route de Lignerolles, arrive sur notre place de Patay avec son état major et envoie au clocher des vedettes qui lui indiquent la position de l’ennemi. A ses ordres, le capitaine Malzy, des mobiles de Loir et Cher, distribue aux barricades ses diverses compagnies avec leurs capitaines respectifs, on les déploie en tirailleurs, derrière les murs de nos jardins, crénelés ou percés de meurtrières.
Les vedettes du clocher n’avaient pas échappé à l’œil de l’ennemi ; son tir est aussitôt dirigé de ce côté et la tour reçoit obus sur obus, plusieurs pénétrèrent par la lucarne du nord, leurs éclats frappent les murs, les cloches et menacent la vie de ces hommes ; le général les fait, au plus vite, relever de ce poste périlleux et désormais inutile… Mais, les projectiles tombent encore, quelques pièces de la charpente du beffroi sont brisées comme des allumettes, puis un obus frappe directement la grosse cloche que rien ne protége ; on entend un son strident et mât ; hélas ! Notre plus belle cloche est cassée !
Des nuages d’une fumée noire et infecte passent au dessus de nos têtes ; le feu est au pays. Il avait pris au premier coup de canon ; il s’était développé sous l’action d’un vent violent et sec, soufflant du nord-est ; d’autres obus l’avaient porté en d’autres endroits. Et, nos troupes qui fuyaient dans nos plaines, et ceux de nos concitoyens qui, au premier coup de canon, ayant, à la hâte, attelé leurs chevaux à des voitures préparées de la veille, s’enfuyaient en même temps avaient sous les yeux, en se retournant, l’horrible spectacle de 20 maisons qui brûlaient à la fois. Et, quand l’incendie se fut augmenté, et qu’à distance, ils virent ce brasier qui paraissait immense, ils se dirent tristement : « c’en est fait, Patay est brûlé ! ».
Cependant, le crépitement de la fusillade la plus vive n’est couvert, de temps en temps, que par le bruit sourd du canon, ou l’explosion des obus qui se brisent autour de nous, avec l’éclat du tonnerre. Dans nos rues, à part quelques soldats de réserve, règnent la solitude et un silence de mort. A peine quelques personnes effarées, qui recherchent des parents pour se sauver avec eux ou, du moins, périr près d’eux. Et quelques groupes de soldats, soutenant les blessés qu’ils conduisent aux ambulances !
Le drapeau blanc, à croix rouge, indiquant à l’ennemi l’asile de douleur, sur lequel, d’après les lois de toute nation civilisée ne doit jamais s’abattre un boulet, était arboré en plusieurs endroits. Servit-il de point de mire aux artilleurs prussiens, ou fut-ce un simple hasard des batailles ? Nous ne savons pas. Mais, l’école des filles fut frappée à la lucarne même, ou flottait le drapeau ; à l’école des garçons, les obus tombèrent nombreux, dans la cour et dans le jardin, et un autre, mieux dirigé, brisa la fenêtre, chassa l’énorme pièce de bois, formant voussure à l’intérieur et les éclats de bombe avec les débris de pierre et de bois envahirent cette salle, remplie de malades.
A l’hospice, dans la direction du clocheton qui porte le drapeau de Genève, une bombe, dépassant le but, tombe dans le jardin qu’elle laboure profondément, un obus pénètre dans une salle, par une fenêtre de la façade du nord, va se briser contre le mur plein, du côté opposé ; les vitres volent sous la pression de l’air, les morceaux de fonte rejaillissent dans un éclair et trouent les rideaux des lits… Ici encore, l’orage passa sans que personne en fût victime.
Il était environ 11heures, quand nous entendîmes retentir, sur notre place, des hurrahs joyeux. L’ennemi avait cessé son feu, et, ayant ramassé la plupart de ses blessés, il se retirait, laissant sur le champ de bataille, des morts et des mourants.
Ce fut un moment de soulagement pour tous : il semblait qu’on respirait plus à l’aise !...
La tragédie
Cependant, au milieu de ces soldats qui se félicitent et redonnent de l’animation à nos rues de Patay, quel est ce groupe de gens qui s’agitent et se lamentent ?
Un homme porte sur son dos un blessé : c’est une femme, c’est une toute jeune fille ! On se dirige en toute hâte vers l’hospice.
Pauvre enfant ! Tout à l’heure, accompagnant son vieux grand père, elle sortait de la maison paternelle en feu qui se trouvait dans l’une des grandes cours du faubourg de la Croix-Blanche. Elle tenait des deux mains un objet qu’elle dérobait aux flammes, quand tout à coup une explosion se produisit et, le nuage de fumée dissipé, la jeune fille voit tous les regards se diriger sur elle avec effroi. Ses vêtements sont ensanglantés, à peine a-t-elle senti une commotion. Elle a les deux mains broyées, la jambe déchirée ! Un instant après, ces débris de chairs, de tendons et d’os brisés tombaient sous l’habile opération de nos deux chirurgiens.
L’infortunée n’avait plus de mains !
Cette jeune fille de 15 ans, c’est Julia Pigale dite Juliette, née à Patay le 28 novembre 1855. J’ai fait appel à la charité de tous, pour aider cette existence, désormais sans soutien. Ses parents, chargés de quatre autres enfants en bas âge, n’avaient de fortune que leurs bras… Les bienfaiteurs furent nombreux et généreux.
Il est précisé en 1892 que Juliette écrivait très bien, pouvait ouvrir seule une porte, réparer son linge et se sortait très adroitement de ses mains artificielles. Elle recevait une pension de Mme la Duchesse de Mac-Mahon.
La généalogie simplifiée de Julia
Ses parents (Charles Pigalle ou Pigale et Scholastique Eliza Aurélie Chanteloup) se marièrent à Villeneuve-sur-Conie en 1851.
Le couple eut les six enfants suivants :
Jules Théodore (1852-1854)
Julia (1855-1933)
Octavie (1858-1933)
Léon (1861-1919)
Jules Louis (1866-1874)
Louis (1869-1872)
Vers 1865, le couple Pigale et leurs enfants habitaient dans une maison, au début du Faubourg « la Croix », avec les grands parents Louis Chanteloup et Françoise Lorigny.
Vers 1870, le Faubourg « La Croix » (permettez moi de le nommer ici Faubourg « Juliette Pigale ») se composait de 26 maisons dans lesquelles vivaient 106 personnes.
Après le drame survenu le 4 décembre 1870, Juliette reçue, pendant 10 ans, des soins et une rééducation dans un centre hospitalier jusqu’au environ des années 1880 car en 1881, Juliette vivait de nouveau avec son frère Léon et ses parents à Patay. A cette époque son père exerçait la profession de « garçon meunier ».
Malheureusement en 1885, sa mère décéda et son père, redevenu journalier, vécut seul à Patay avec Juliette jusqu’en 1900.
Cependant, son frère Léon était devenu propriétaire et exerçait la profession de Meunier à Artenay (voir figure 2 ci-dessous). Sa situation financière était bonne. C’est pourquoi il proposa certainement, vers la même époque, d’héberger chez lui à Artenay, son père retraité et sa sœur Juliette. Quelques années plus tard, son père décèdera à Artenay le 13/2/1905.
Léon décédera à son tour le 1/10/1919 et Julia Pigale, à Orléans, en 1933.

Compléments
Les archives de Gilles Champdavoine (membre LBE) regorgent de témoignages, dans le pays Loire-Beauce, de civils qui ont été blessés, torturés ou sont morts durant cette guerre de 1870.
Je laisse la parole à Gilles :
Fautras, l'instituteur de Bricy, a été emmené comme prisonnier et est revenu plusieurs mois plus tard.
Faucheux, le maire de Saint Péravy, est décédé des suites des sévices de l'occupant (ils lui ont fait creuser sa tombe). Sur l'image mortuaire de son petit fils, en 1914, est noté : après avoir martyrisé le grand père, ils ont tué le petit fils.
Le maire de Binas a été tué à coup de sabre.
Le curé de Verdes-Membrolles a été arrêté à Corbet, château de Membrolles, disant une messe et relâché peu de temps après…..
Sources
Les Archives départementales du Loiret
Le Loiret Généalogique
Geneanet
Bulletins paroissiaux de Patay de 1910 et 1911
Archives personnelles de Gilles Champdavoine






