Patrick le 06/12/2024
Le document ci-dessous est extrait du bulletin de la société archéologique et historique de l’Orléanais, année 1942 (page 318 à 324) (exceptées les images et la mise en page). Cette présentation a été rédigée par Jean Le Maire.
Introduction
J'ai eu tout récemment l'occasion, grâce à l'extrême amabilité du détenteur actuel des minutes notariales d'Épieds-en-Beauce, Mme Richard, en l'absence de son mari prisonnier de guerre, de travailler pendant quelques jours sur des archives qui présentent un grand intérêt pour l'histoire locale.
J'y ai retrouvé un certain nombre de documents inédits et tout particulièrement concernant la seigneurie de Montpipeau. Deux d'entre eux ont retenu mon attention et paraissent dignes d'être sauvés de l'oubli. Il s'agit de deux actes concernant un membre de cette famille Gabriel, dont le nom demeure attaché à l'Orléanais par tant de souvenirs, consignés dans le répertoire de Me Michel Daviau, notaire à Épieds. Voici l'énoncé de ces actes portant tous deux la date du 21 octobre 1724 :
- « Port de foi d'une huitième partie d'une dîme à prendre sur une terre assise à Binas par Jacques Gabriel, contrôleur des bâtiments du Roi, demeurant à Paris, au profit de M le Marquis de Monpipeau ».
- « Aveu de la terre de Vaurichard, située paroisse de Coulmiers, par Mre Anonime (sic) de Rochechouart, chevalier, seigneur marquis de Montpipeau, au profit du sieur Jacques Gabriel, contrôleur des Bâtiments du Roi, demeurant à Paris. Contrôlé à Meung, le 3 novembre 1724 ».

Ces énonciations, en leur extrême simplicité, méritent cependant d'être commentées, car elles nous apprennent que les Gabriel possédaient des biens dans cette région et apportent ainsi une petite contribution à l'histoire de cette famille encore si mal connue....
Seigneurie de Mézières à Ouzouer Le Marché
Il n'est pas toujours facile, lorsqu'on étudie l'histoire de cette famille, d'identifier le personnage dont il s'agit, le prénom de Jacques ayant été porté par plusieurs membres et pendant plusieurs générations. Si nous nous en référons cependant au comte de Fels dans son livre : « Ange Jacques Gabriel, premier architecte du Roi », il n’est pas douteux qu’il s’agit ici de Jacques (V) Gabriel….
Nous savons, en effet, qu'il portait le titre de « contrôleur général des bâtiments du Roi », charge qu'il avait achetée, après la mort, de son père, à la veuve de Michel Hardouin; frère de Jules Hardouin-Mânsart.
Jacques Gabriel possédait une seigneurie dans notre région. En mai 1704, le roi Louis XIV l'anoblit et confirma ses fonctions de « contrôleur général de nos bâtiments ». Il prend alors la qualité d'écuyer, seigneur de Mézières, Bernay et autres lieux. Or, si Bernay est un village de Normandie, Mézières est un hameau dépendant de la commune d'Ouzouer-le-Marché (voir plan ci-dessus). Nous savons également que son quatrième frère, Jules Gabriel de Bernay, mort à Beaugency, s'occupa de l'administration de ce domaine de Mézières.

Le comte de Fels n'a pas précisé de quel Mézières il s'agissait et se contente de le désigner sous le nom de Mézières en Beauce.
Comme nous l'avons vu plus haut, nous avons pu réussir à identifier cette localité située à proximité d'Ouzouer-Le-Marché. Sous l'ancien régime, elle dépendait déjà de cette paroisse et faisait partie de la Généralité d'Orléans. Les renseignements que nous possédons sur la seigneurie de Mézières se résument malheureusement à bien peu de choses, mais permettent cependant d'affirmer qu'elle fut la propriété des Gabriel.
C'est tout d'abord une note, sans date, annexée à un acte de 1696, conservée aux archives départementales du Loir-et-Cher et portant cette mention: « Mémoire des terres à Brossier », terres qui, en bien des endroits, joignent « les héritages du sieur Gabriel ». Un fragment d'acte du 7 juillet 1769 cite encore: « le dénombrement qu'a passé Sébastien Brossier aux enfants du sieur Gabriel, seigneur de Mézières et du Grand Préau devant Julien Lainé, notaire à Orléans ». Enfin, le comte de Fels nous apprend que le fils de Jacques Gabriel, Ange Jacques, prit à son tour le titre de sieur de Mézières.
La liasse (I. E. 321) nous donne les noms de quelques-uns des propriétaires de la seigneurie de Mézières.
- En 1597 Jean Le Normant, que nous retrouvons (lui, ou un héritier, le prénom n'est pas précisé cette fois) en 1615.
- En 1686 ; Sublet de Noyers
- En 1768 ; Antoine Isaac Valéry Abdon de Beaumont des Patis, ancien porte-étendard de la compagnie des gendarmes de la garde ordinaire du Roy, vétéran, capitaine de cavalerie, seigneur de Mézières-en-Beauce, Villedieu, Villejoins, Ourcières, Grand et Petit-Marolles, Grand et Petit-Préau et autres lieux, époux de Louise-Élisabeth de Beauclerc, et leur fils François-Antoine de Beaumont, écuyer, sieur de Mézières, ancien capitaine de volontaires au Canada. Antoine-Isaac vivait encore en 1778.
- La seigneurie de Mézières passa ensuite à la famille de Beauclerc. Le dernier châtelain, le baron de Beauclerc, mourut le 2 septembre 1827, dans des circonstances mystérieuses, assassiné vraisemblablement par un braconnier. Sa tombe, surmontée d'un bronze, où il est représenté agenouillé auprès d'une croix, appuyé sur son fusil, son chien à ses côtés, existe encore dans le cimetière d'Ouzouer Le Marché, mais la plaque tombale a disparu, seules subsistent les armoiries de la famille de Beauclerc en partie mutilées.
Jacques (V) Gabriel (1667-1742)
Jacques Gabriel, en plus de sa qualité de propriétaire beauceron, nous intéresse à plusieurs titres. Il était né le 6 avril 1667 à Paris de Jacques (IV) Gabriel (architecte 1636-1686) et de Marie Delisle.
Veuf, le 16 août 1694, de Marie-Anne Delespine, il se remarie le 12 janvier 1698 avec Élisabeth Besnier, fille d'un avocat au Parlement. Leur fils Ange Jacques Gabriel (1698-1782) fut également un très grand architecte du Roi (la Place de la Concorde….).
L’architecte Jacques Gabriel (1667-1742), dit aussi Jacques (V) Gabriel, premier architecte du roi Louis XV est le père de l’architecte Ange Jacques Gabriel (1698-1782). Il a notamment signé les plans de l’aile nord de la Bibliothèque royale (aujourd’hui Bibliothèque nationale de France, site Richelieu) et quelques belles réalisations en province, comme la place de la Bourse à Bordeaux, l’hôtel de ville de Rennes ou le pont de Blois. Il décédera le 23 avril 1742 à Fontainebleau et fut enterré dans l’église.

Ferme de Vaurichard à Coulmiers
Si nous nous en référons maintenant au texte cité précédemment, où il est question de la métairie de Vaurichard, dont le marquis de Montpipeau porte l'aveu à Jacques Gabriel, les renseignements sont un peu plus complets. Cette métairie, qui existe toujours, se trouvait dans la mouvance de la seigneurie de Mézières. Un procès-verbal d'estimation de la terre de Montpipeau, dressé en 1763 par Pierre Le Page, architecte et arpenteur des eaux et forêts, nous donne quelques précisions à son sujet. Il y est question de la seigneurie de Vaurichard « en la paroisse de Coulmiers », avec droits de basse, moyenne et haute justice, censive et vassaux, colombier, garenne et un bois appelé « les petits Vaurichard », chargés de gruerie envers le duc d'Orléans, le tout en mouvance de la seigneurie de Mézières.
Les propriétaires de Montpipeau joignirent à leurs titres, jusqu'à la Révolution, celui de seigneur de Vaurichard. Quant au marquis de Montpipeau, vassal inattendu de Jacques Gabriel, dont les prénoms ne sont même pas indiqués dans cette mention d'aveu, ignorance inconcevable de la part d'un notaire seigneurial, il faut bien avouer que nous ne savons pas grand'chose sur sa vie.

Charles de Rochechouart, Seigneur de Montpipeau
Charles Stanislas de Rochechouart, chevalier, marquis de Montpipeau, seigneur dudit lieu, « Épieds, Coulmiers, Patay, Rosières, Saint-Sigismond, Laiseau, Vaurichard, Saint-Ay, baron du Chéray », brigadier des armées du Roi, grand bailli d'Orléans, était fils de Charles de Rochechouart et de Louise Michelle Aubry.
De ce mariage naquirent deux enfants: Charles, né en 1684, qui nous intéresse ici, et Jean Léonor, capitaine de vaisseau, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, mort sur mer en 1741, sans avoir été marié. Charles-Stanislas, comme son frère, ne contracta pas d'alliance. En 1733, nous le trouvons à Brest, où il «demeure ordinairement ». En son absence, la seigneurie est gérée par Claude Paireille (ou Pairelle), qui s'intitule pompeusement « garde des plaisirs de M. le marquis de Montpipeau ».
A partir de 1736, Charles de Rochechouart paraît avoir résidé à Montpipeau d'une manière constante. Il signe baux et transactions, procède à de nombreux échanges de bois qui lui permettent notamment de percer ou de transformer la grande avenue du château. Dans les dernières années de sa vie et jusqu'à sa mort, il se consacrera à l'administration de son puissant domaine, et, si, le 29 juillet 1741, il signe encore le bail du champart de Saintry, c'est à Paris qu'il meurt un mois plus tard, jour pour jour, le 29 août 1741, âgé de cinquante-sept ans. En lui s'éteignit, au 21e degré, la branche des Rochechouart-Montpipeau.
Conclusion
Tout ce passé est aujourd'hui bien oublié. Le château de Mézières a été démoli voici une centaine d'années; il n'en subsiste plus que quelques écuries, dont la construction, modifiée et remaniée bien des fois, conserve, avec ses corniches encore en place, quelques réminiscences du grand siècle. Mézières n'est maintenant qu'un petit hameau de quelques maisons, perdu et ignoré au milieu des terres et d'un abord difficile.
Quelques vieillards se souviennent encore avoir entendu parler leurs parents du « château », au temps de leur jeunesse lointaine, et, si l'on évoque encore parfois la fin mystérieuse de son dernier châtelain, le baron de Beauclerc, le nom des Gabriel est parfaitement inconnu. Il est vrai que, s'il n'a laissé aucun souvenir dans la région, les documents sont bien rares et ce n'est qu'avec la plus grande difficulté que nous avons pu identifier et préciser les attaches orléanaises de cette famille.
Quant à Montpipeau, nul n'ignore ce qu'il est advenu d'une des plus puissantes seigneuries de l'Orléanais. Souhaitons que ces quelques notes puissent un jour être complétées par l'apport de nouveaux documents sur la biographie des Gabriel, dont les œuvres seules ont laissé un souvenir impérissable.
Sources :
- Gallica
- Géoportail
- Archives départementales du Loiret






